27 / 10 / 01 >> 06 / 01 / 2002
L'exposition
est réalisée avec le soutien
du British Council et du Centre Culturel Canadien à Paris
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Doù vient Mark Lewis ? Originaire du Canada (Hamilton, 1957), il a suivi sur le continent européen une formation artistique auprès de Victor Burgin, célèbre artiste de la mouvance de la photographie conceptuelle pour lequel limage est avant tout un code et un moyen dexpression bien avant dêtre une fin en soi ou un médium autonome. En dépit de cet exil initial, et de très fréquentes collaborations hors du Canada, notamment en Angleterre, Mark Lewis compte depuis plusieurs années au nombre des figures les plus représentatives de ce quon appelle la scène de Vancouver, aux côtés dillustres compatriotes tels que Jeff Wall ou Ken Lum. Après des travaux photographiques de nature documentaire, où sa pratique saccompagne dune abondante production théorique, liée aux questions du féminisme et de la psychanalyse, il sintéresse à un champ entremêlant délibérément lHistoire de lart et linterrogation politique : la statuaire publique, et plus largement le destin et les significations de lart public dans lespace social contemporain. Sans dévier de telles préoccupations dont il a pointé la complexité et lactualité, Mark Lewis a décidé, depuis le milieu des années 90, de nuser que dun seul médium : le cinéma.
Quel cinéma ? Sa première production dans ce domaine dont il accepte le carcan des règles professionnelles, Two Impossible films, au programme dune ironie explicite, est la mise en uvre de deux projets de films nayant jamais vu le jour. LHistoire de la psychanalyse commandée par le fameux producteur Samuel Goldwin à Sigmund Freud, qui sy est fermement soustrait ; et ladaptation, entreprise par Eisenstein interdite par Staline, du Capital de Marx. Un tel coup denvoi affiche sans équivoque ses partis pris. En premier lieu, traiter le cinéma comme un art à part entière, cest-à-dire accepter de linscrire dans son histoire propre, riche, mouvante, sujette à interprétations, motif à reprises, etc., ainsi quil en a été pour les autres arts, la photographie en dernière date. Reconsidérer ensuite à neuf et dans la perspective dun terrain encore en friche les liens étroits qui unissent à sa naissance les fondements de notre modernité (histoire, philosophie critique, psychanalyse) au septième art. Amener enfin cet outil à servir des directions inédites, en tirant profit des multiples aventures esthétiques qui ont marqué sa brève existence. Cette expérience initiée en 1995, et poursuivie depuis par des réalisations régulières, Mark Lewis la baptisée du nom de "cinema in parts" .
Quest-ce
que le "cinema in parts" ? Sil est possible de traduire
diversement cette appellation : cinéma en morceaux, cinéma épars,
en parties, etc, lessentiel est dentendre quil sagit
dy mettre en cause le principe dunité (narrative, formelle,
idéologique) au service duquel le cinéma a toujours été
l'employé. Linitiative du "cinema in parts" part dun
constat simple : dès son origine, la production cinématographique
sest scindée en deux volets distincts. Le premier, laventure
expérimentale des avant-gardes du début de siècle, a entrepris
dentrée de nuvrer quà la spécificité
de son médium, sexceptant du cinéma dans sa dimension de
consommation populaire, pour franchir un saut qualitatif et accéder au
statut dart à part entière. Dans cette opération,
tout ce qui pouvait relier le cinéma à dautres genres artistiques,
et tout particulièrement le théâtre ou la littérature
(les personnages et le récit), était banni. Le second, le cinéma
commercial, est tiraillé au sein de sa vocation dindustrie culturelle
entre la production de marchandises dun côté, et la revendication
dune liberté décriture revenant à un "auteur"
de lautre.
Pour Lewis, toutes ces possibilités représentent des problématiques
historiques précises, cest-à-dire désormais révolues
; et, du même coup, des opportunités à mêler et à
exploiter à nouveau frais. "Ni expérimental, ni figuratif,
ni contre lart du récit ou le simple fait de raconter des histoires",
explique-t-il, "son" cinéma fait feu de tous bois. Il sautorise
la citation de films existants : Peeping Tom daprès le film du
même nom de Michael Powell, dont le héros photographe et cinéaste
se dénomme Mark Lewis ; Upside down Touch of Evil,
retournage, la tête en bas, de la fameuse séquence inaugurale de
La Soif du Mal (Touch of Evil) dOrson Welles, conformément à
la façon dont loptique reçoit l'image, etc. Il pastiche
des écritures cinématographiques reconnaissables, de la série
télé aux effets stylistiques dun Godard, en passant par
la romance psychologique ou le film policier dans A Sense of The End ou After
(Made for TV) par exemple, utilisant à chaque reprise lumière,
son, montage, cadrage, mouvement de caméra en faveur dune mise
évidence distanciée de ces différents procédés.
Il sinspire des essais rigoureux du cinéma expérimental
quil entrelace deffets burlesques (North Circular, The Pitch, Central
).
En bref, cest dun cinéma affranchi des étiquettes
et des registres quil sagit, pour mieux mettre ces derniers en relief,
pour créer des rapprochements éclairants et jouissifs. Utiliser
toute la palette offerte par le médium lui-même et son Histoire,
tel est son horizon.
Où est le "cinema in parts" ? Les objets filmiques ainsi produits sont destinés à des lieux dédiés à lart : galeries, musées, expositions. Mis en boucle la plupart du temps, projetés au mur en pleine lumière, et sans siège pour sabandonner à la fascination, ces films revendiquent dêtre appréhendés à la manière de tableaux mobiles, autorisant la déambulation, la saisie en cours, ou lanalyse dun spectateur libre du dispositif régressif de la salle obscure. À lagonie, ou simplement passé à lâge mature, le cinéma na désormais guère besoin, aux yeux de Mark Lewis, de batailler pour atteindre au statut dart. Cest pourquoi le "cinema in parts" est le témoin de cette transhumance vers lart, il ôte au cinéma intégral son pouvoir dhypnose, sa puissance : il prend acte de son irrévocable perte dinnocence, pour le confronter à létendue de ses possibles.
Qui est le "cinema in parts" ? A été soulignée la proximité que lartiste entretient avec Vancouver. Mais cette métropole représente moins à ses yeux un ancrage régional ou une singularité culturelle que linsistance dune vivante allégorie : passée, comme une voix le décrète dans lun de ses films, dun état pré-moderne à un état post-moderne sans transition par la modernité, elle vit cette césure en creux, manque à exhumer. le fantôme de cette coupe décisive, spectre de lHistoire elle-même, qui demande réparation, auquel répond, hantée, luvre de Lewis.
Conclusion ? "Il ne faut sans doute y voir ni laccomplissement ni la mort du cinéma mais simplement le développement de cette singulière situation : à côté du cinéma, qui poursuit sa carrière dart célibataire, se déploie un cinéma éclaté et métaphorisé, occupé à ce brouillage des frontières de lart qui devient lui-même un art", paraît commenter très précisément Jacques Rancière.